Le secrétaire américain, Rex Tillerson, en tournée de rattrapage et d’explication sur le continent africain

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Pour sa première visite en Afrique, le secrétaire d’Etat américain, Rex Tillerson, entend se concentrer sur les questions sécuritaires, tout en espérant minimiser le poids commercial de la Chine.

Plus d’un an après l’entrée en fonction de Donald Trump, le chef de la diplomatie américaine, Rex Tillerson, a débuté, mercredi 7 mars, son premier voyage officiel sur le continent africain dans des conditions particulières. Cette tournée d’une semaine qui doit le mener en Ethiopie, à Djibouti, au Kenya, au Tchad et au Nigeria, tombe en effet peu de temps après les propos particulièrement insultants du président américain. Donald Trump avait qualifié Haïti et certaines nations africaines de « pays de merde ».
Jusqu’ici, l’administration du président républicain n’a pas manifesté un grand intérêt pour l’Afrique.Son prédécesseur démocrate Barack Obama, de père kenyan, s’était rendu au Ghana à peine six mois après sa prise de fonctions avec un message fort invitant les Africains à prendre leur destin en main. Si son héritage reste avant tout symbolique, le rapport qui semble s’instaurer avec Donald Trump est tout autre.
Il aura ainsi fallu plus d’un an à son secrétaire d’Etat pour aller fouler le sol subsaharien. Et lors d’une rencontre en novembre à Washington avec les ministres de l’UA, comme dans un discours mardi matin sur la stratégie des Etats-Unis pour l’Afrique, Rex Tillerson s’en est tenu à des objectifs très généraux: lutte antiterroriste, bonne gouvernance, développement.
« L’Afrique est l’avenir », a-t-il lancé, rappelant sa bonne connaissance du continent de par son ancienne casquette de patron du géant pétrolier Exxon Mobil. Evoquant la croissance démographique du continent, son potentiel économique mais aussi la pauvreté et le chômage de masse, il a prévenu que « sans emplois et sans espoir dans l’avenir, cette jeunesse de plus en plus nombreuse représentera une nouvelle génération en proie aux terroristes, mettant à mal à la stabilité et les gouvernements démocratiques ».
Il a donc dit vouloir « approfondir » les « partenariats avec l’Afrique, afin de rendre les pays africains plus résistants et plus autosuffisants ».

« Messages de mépris, de haine »
La première mission de Rex Tillerson, qui commence sa visite par Addis-Abeba, la capitale éthiopienne, sera donc d’apaiser le climat avec ses « partenaires africains ». A entendre son discours, tenu mardi à l’université George-Mason de Washington, le secrétaire d’Etat voyage sans ambitions démesurées et avec des objectifs flous. Les priorités de la diplomatie américaine étant, dit-il, de « lutter contre le terrorisme », « favoriser la paix et la sécurité », « la bonne gouvernance », mais aussi « le renforcement des intérêts commerciaux et des investissements mutuellement avantageux » alors que « les échanges totaux de biens entre les Etats-Unis et l’Afrique, hors pétrole, ont plus que doublé, passant de 13 milliards de dollars (10,4 milliards d’euros) à près de 30 milliards de dollars en un an ».
Addis-Abeba, en pleine crise politique depuis la démission inattendue du premier ministre Hailemariam Desalegn, sera donc pour Rex Tillerson, la première étape de cette tournée de déminage et d’explication de la stratégie américaine en Afrique. Pour cela, il doit notamment s’entretenir avec le président de la Commission de l’Union africaine (UA), Moussa Faki Mahamat, avec lequel s’est installé un certain passif. En avril 2017, le secrétaire d’Etat américain avait fait faux bond au diplomate tchadien qui se trouvait à Washington, provoquant une mini-crise protocolaire entre l’administration Trump et l’UA. Puis, sont venus les propos présidentiels sur « les pays de merde ». « L’Afrique n’a pas fini de digérer les déclarations du président des États-Unis qui ont profondément choqué par les messages de mépris, de haine, de désir de marginalisation et d’exclusion de l’Afrique qu’elles ont véhiculées. (…) Le continent ne saurait se taire à ce sujet » avait alors rétorqué Moussa Faki Mahamat.
Avant que Rex Tillerson ne poursuive son voyage vers Djibouti, où se trouve la seule base militaire américaine de la région, le Kenya, le Tchad et le Nigeria, les deux hommes devraient se pencher sur la situation au Soudan du Sud, en République démocratique du Congo ou bien encore en Somalie. Reste que le voyage de M. Tillerson se fait sans promesse de financements autres que le versement de « 553 millions de dollars supplémentaires en aide humanitaire pour lutter contre la famine et l’insécurité alimentaire qui découlent de ces conflits ».

Impératifs sécuritaires
De fait, cette tournée se focalise en premier lieu sur les impératifs sécuritaires américains comme en attestent les étapes djiboutienne et tchadienne.
Au Tchad, Rex Tillerson aura notamment pour mission de rassurer un allié dans le combat contre les groupes djihadistes qui opèrent au Sahel ou sur les bords du lac Tchad. Depuis septembre, à la grande colère des autorités de N’Djamena, les ressortissants de ce pays ne peuvent en effet plus obtenir de visa pour se rendre aux Etats-Unis. Alors que Rex Tillerson est attendu avec son étiquette d’ancien patron d’Exxon Mobil, dont une filiale avait été condamnée en 2016 par la justice tchadienne avant de signer un accord resté confidentiel, le secrétaire adjoint intérimaire chargé des affaires africaines, Donald Yamamoto, le sous-secrétaire d’Etat adjoint chargé des affaires africaines par intérim, a cependant laissé espérer une issue rapide à cette situation, considérant que le Tchad a apporté « une contribution sécuritaire remarquable. Nous pensons qu’il quittera bientôt cette liste de sanctions ».
Si le continent africain n’apparaît pas en tête des priorités diplomatiques américaines, une autre motivation semble alimenter cette tournée : celle de contrer l’influence de la Chine. A la veille de son départ, Rex Tillerson a ainsi expliqué que « les Etats-Unis veulent favoriser une croissance durable qui renforce les institutions, l’état de droit, et permette aux pays africains d’être autosuffisants. C’est l’opposé de l’approche chinoise, qui encourage la dépendance via des contrats opaques, des prêts prédateurs qui engluent les pays dans la dette ». Pékin, premier partenaire commercial du continent, appréciera.

Opération de charme
« Les Etats-Unis veulent favoriser une croissance durable qui renforce les institutions, l’Etat de droit, et permette aux pays africains d’être autosuffisants », a plaidé le chef de la diplomatie américaine. « C’est l’opposé de l’approche chinoise, qui encourage la dépendance via des contrats opaques, des prêts prédateurs » qui « engluent les pays dans la dette », a-t-il dénoncé.
Problème, « nous ne dépenserons jamais autant que les Chinois en Afrique », puisque Pékin « construit des choses tangibles pour les Africains, des stades de football, des centres commerciaux », a souligné mardi le chef du commandement américain pour l’Afrique, le général Thomas Waldhauser, devant une commission parlementaire. « Nous devons continuer à faire de petites choses » qui puissent nous « mener loin » et préservent « notre influence », a-t-il estimé.
Le voyage « sera un début, un dialogue, il faudra vraiment travailler avec nos partenaires africains pour qu’il porte ses fruits », a expliqué à la presse un haut responsable du département d’Etat.
Pour Witney Schneidman, de la Brookings Institution, « ce sera avant tout un voyage d’écoute pour Rex Tillerson ». Car l’intention de cette administration américaine de réduire drastiquement son budget pour la diplomatie et l’aide internationale va « peser sur la tournée », tout comme « les propos négatifs prêtés au président Trump sur l’Afrique », relève ce chercheur.
Le Monde/LP

Auteur de l’article : Administration