Insécurité, débâcle économique, déroute sociale, crise politique…Modeste Mutinga : « J’accuse le PPRD »

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Ecrit par Le Potentiel

Sénateur de la RDC depuis 2006, Modeste Mutinga est à la fois acteur et fin observateur de la scène politique congolaise. Avec la création, début mars en Afrique du Sud, d’Ensemble pour le changement, plateforme électorale de Moïse Katumbi, le sénateur Mutinga se positionne au front pour le changement politique en RDC. Président du Parti des démocrates pour la bonne gouvernance (PDG), président du regroupement des partis politiques Alliance pour l’alternance démocratique (AAD) et membre du bureau politique d’Ensemble, il passe au peigne fin, dans un entretien accordé à notre Rédaction, les 17 ans du régime PPRD. Au bout du compte, c’est le désarroi, constate-t-il. Face à une insécurité qui gagne du terrain sur l’ensemble du territoire national, une économie en déliquescence, une crise politique qui s’enlise et une déroute sociale innommable, Modeste Mutinga pointe le principal responsable : le PPRD. Entretien.

Le Sénateur congolais Modeste Mutinga

On vous a vu dernièrement en Afrique du Sud signer l’acte de création d’Ensemble pour le changement, plateforme électorale qui soutient Moïse Katumbi. Est-ce à dire que vous avez finalement décidé de vous lancer dans la politique active ?

Je dois dire que c’est, en tant que président du Parti des démocrates pour la bonne gouvernance (PDG), parti légalement enregistré au ministère de l’Intérieur, que j’ai adhéré à la plateforme qui porte la candidature de Moïse Katumbi à la présidentielle de décembre 2018. Je souscris à cette démarche, car je crois en la capacité de l’ancien gouverneur de l’ex-Katanga à instaurer une nouvelle gouvernance dans notre pays. Ce n’est pas avec cet acte que je me suis engagé en politique. Sénateur depuis 2006, j’ai exercé comme rapporteur du Sénat jusqu’à ma démission en 2015 pour raison d’incompatibilité au regard de la politique désastreuse de prédation mise en œuvre au pays et soutenue brillamment par le PPRD et la Majorité présidentielle. Vice-président et membre du bureau politique du MSR, du G7 et d’Ensemble, j’apporte ma petite pierre à la construction de l’édifice démocratique dans notre pays.

Que vous inspire la première sortie de Félix Tshisekedi à la place Sainte Thérèse de N’Djili ?

Félix Tshisekedi a réellement réussi son pari. Il a déjoué tous les pronostics, là où les autres ne lui donnaient aucune chance de drainer des foules comme son défunt père. La grande mobilisation de N’Djili Sainte Thérèse est un message adressé au PPRD qui a toujours mobilisé moyennant argent et autres gadgets. Désormais, il faudra replacer utilement Tshisekedi dans le jeu politique congolais. Il devient un acteur majeur. Le mettre de côté ou faire semblant de l’ignorer, c’est faire preuve d’une amnésie politique.

À sept mois des élections de décembre 2018, nous sommes à l’heure du bilan. Que retenez-vous du régime PPRD qui soutient son initiateur, Joseph Kabila, au pouvoir depuis 2001 ?

En toute sincérité, je dois dire que le PPRD a raté une belle occasion de relever ce pays et de faire oublier les tristes années Mobutu. Il n’y est pas parvenu. Bien au contraire, en 17 ans de règne, le PPRD, qui dirige le pays, de la territoriale au sommet de l’Etat, en passant par les provinces, le gouvernement, le Parlement, les Cours et tribunaux, sans oublier la diplomatie et les entreprises publiques, a fait pire que le MPR, parti-Etat, en 32 ans. C’est triste ! Pourtant, à son accession au pouvoir en 2001, le président Joseph Kabila avait suscité un grand espoir dans la population. Par sa jeunesse, les Congolais croyaient qu’il allait, enfin, remettre la RDC sur les rails. À son arrivée, il a posé des actes qui ont légitimé un tel espoir, notamment la relance du dialogue intercongolais et la levée de toutes les entraves qui bloquaient l’économie. Le gouvernement « 1+4 », sorti de l’Accord global et inclusif de Sun City, avait ravivé cette espérance. Les premières élections de 2006 qui avaient ouvert la voie à la 3ème République auguraient de grands espoirs. Enfin, la RDC renouait avec la démocratie qu’elle avait perdue avec les années du mobutisme. Mais aujourd’hui, c’est un trou noir. J’accuse donc le PPRD, ce pouvoir politiquement organisé au profit de quelques individus, d’avoir éloigné le président Kabila de la majorité du peuple congolais. Après le dialogue intercongolais de Sun City, le président Kabila était parti pour porter véritablement l’espoir de tout un peuple. Mais, il s’est laissé par la suite enfermer dans la logique d’isolement politique orchestré par les ténors du PPRD.

Est-ce encore au PPRD qu’il incombe la responsabilité de l’insécurité qui gagne tout le territoire national ?

Je suis d’avis que le PPRD est le principal responsable du grand désordre qui s’est installé dans le pays. Je l’accuse d’avoir été incapable de sécuriser les populations civiles de l’Est et du centre de la RDC. Pourvoyeur de généraux et de hauts responsables des services de renseignements, le PPRD n’a eu de préoccupation que la conservation des attributs et avantages du pouvoir. Il a oublié ses tâches les plus régaliennes qui sont, entre autres, garantir la sécurité des biens et des personnes. En lieu et place de cette demande sociale persistante, le PPRD, à travers ses cadres dans les rouages de l’armée et de la police ainsi que dans les services de renseignements, nous a plutôt offert un spectacle désolant limité à faire le décompte macabre de morts au jour le jour. Pour n’avoir pas placé l’homme qu’il faut à la place qu’il faut, le PPRD est responsable de tout ce qui nous arrive en termes de dégradation de la situation sécuritaire.

Qu’en est-il alors de l’économie ? Vous estimez que le PPRD a aussi une part de responsabilité dans la débâcle de l’économie congolaise durant ces dix dernières années ?

Sans doute. Je dois reconnaître qu’en 2001, le président Kabila a hérité d’une économie en pleine déliquescence. Avec les mesures de libéralisation de 2002, combinées au rétablissement des relations avec les principales institutions financières internationales telles que le FMI, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, il a pu relever la barque. Cette embellie n’a été que de courte durée. Entre-temps, il y a une maffia, un laisser-aller qui s’est installé dans la sphère économique, plongeant toute l’économie nationale dans le gouffre, dans l’incertitude. Encore une fois, j’accuse le PPRD d’avoir instauré un régime opaque de prédation des ressources naturelles et de dilapidation des finances publiques. En prenant en otage toutes les filières financières internes et externes, accaparant ainsi tous les postes de commandement des entreprises juteuses et des ministères du secteur économico-financier, le PPRD a pillé et entretenu la pauvreté et la misère de tout un peuple.

Mais, on s’attendait à ce que la justice fasse le contrepoids. Qu’en dites-vous ?

Présumée indépendante en vertu de la Constitution, la justice congolaise ne s’est jamais affranchie de l’emprise du pouvoir politique. Elle reste un bras d’exécution du PPRD qui s’interpose chaque fois que les intérêts du pouvoir sont en danger. J’accuse le PPRD d’avoir anéanti et instrumentalisé le pouvoir judiciaire jusqu’à lui enlever tout son honneur. En fragilisant la justice, c’est tout l’équilibre des institutions qui a été rompu, alors que, comme tu l’as bien dit, la justice devrait en toute indépendance servir de contrepoids pour tempérer les ardeurs d’un pouvoir qui n’est pas loin de virer à la dictature.

Comment, dans ces conditions, prétendre construire une nouvelle citoyenneté. J’accuse donc le PPRD d’avoir raté la mise en œuvre de la stratégie d’une nouvelle citoyenneté lancée par le président Kabila. Lorsque le chef de l’Etat regrette pendant tout ce temps de n’avoir pas pu changer l’homme congolais, je pense qu’il est honnête et conscient du mauvais travail abattu par le PPRD.

Finalement, c’est tout le pays qui s’enlise dans la crise politique. Est-ce encore la faute au PPRD ?

Evidemment. Qu’est-ce qui explique la crise politique actuelle ? N’est-ce pas la non-organisation d’élections dans le délai prévu dans la Constitution, soit en décembre 2016. Qui en est le principal responsable ? C’est encore le PPRD. A force de vouloir à tout prix se maintenir au pouvoir, le PPRD a créé les conditions pour plonger la RDC dans la crise politique. Les deux dialogues de la cité de l’Union africaine et du Centre Interdiocésain n’ont pas su résoudre le problème. Au contraire, ils l’ont envenimé. Encore une fois, la faute revient au PPRD qui, en s’appuyant sur une majorité mécanique, un groupe de traitres, corrompus et issus de l’opposition, a multiplié des exceptions jusqu’à faire dérouter l’Accord politique du 31 décembre 2016 signé sous l’égide de la Cénco (Conférence épiscopale nationale du Congo). Aujourd’hui, l’enlisement de la crise politique s’explique par la ferme détermination du PPRD à ne pas lâcher le pouvoir. J’accuse le PPRD d’avoir conduit le pays dans une impasse politique. Son implication dans le processus électoral n’est pas sincère ; c’est de l’hypocrisie à peine voilée. Tant que le président Kabila n’est pas assuré de concourir aux élections, je vois mal le PPRD adhérer réellement au processus électoral. Pour cette raison et bien d’autres, j’accuse le PPRD d’être à la base du mal qui s’abat sur la RDC. Je crains qu’il finisse un jour comme le tout puissant MPR, Parti-Etat. A l’instar du MPR, cette machine politique qui a construit le pouvoir de feu le président Mobutu jusqu’à sa destruction, le PPRD est en train de commettre la même erreur en liant l’avenir de la RDC à la personne du président Kabila. On est bien conscient que le PPRD ne peut rien sans Kabila. C’est dire que sans son initiateur, le PPRD est un parti qui va disparaître, comme l’a été le MPR dès que Mobutu a quitté le pouvoir.

En définitive, qu’est-ce qu’on peut retenir de cet entretien ?

J’espère que les amis du PPRD comprendront le sens profond de mon inquiétude. Il n’est pas tard pour mieux faire. Le PPRD doit se ressaisir, se remettre en cause, se réconcilier avec le peuple ; seul souverain qui peut lui renouveler sa confiance au mois de décembre prochain.