Muzito : soutenir Kabila, «une position intenable»

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L’ancien Premier ministre Adolphe Muzito vient de justifier une fois de plus pourquoi il n’est pas possible de soutenir pour la troisième fois la candidature du président Kabila, outre l’interdiction constitutionnelle qui lui est faite de ne pas briguer un autre mandat. Il s’agit non seulement du respect du principe constitutionnel mais aussi le bilan catastrophique de deux derniers mandats. Pour illustrer ce choix, Adolphe Muzito note que « sur les 25.000 kilomètres de routes censées relier les provinces les unes avec les autres, seuls 5.000 sont réellement fonctionnels, les autres, c’est la forêt dense ». Même le Palu aura du mal à soutenir ce bilan négatif comme sanctionné par le souverain primaire lui-même.

Dans une interview à la revue Humanité, Mfumunsi est monté d’un cran dans sa démarche visant à confirmer sa carrure de présidentiable capable de proposer de vraies réponses aux questions qui se posent à la nation. Jamais Adolphe Muzito n’a été aussi clair. Interview.

Adolphe Muzito, Premier Ministre honoraire de la RDC. Radio Okapi/Ph. John Bompengo

Etes-vous optimiste sur la tenue d’élections en décembre prochain ?

Au-delà des problèmes économiques et sociaux dont le gouvernement Kabila est responsable, le pouvoir n’a pas organisé les élections dans le délai prévu par la Constitution, en décembre 2016. Puis, nous avons convenu d’un accord qui repoussait la date en décembre 2017. Entre-temps, un gouvernement de transition a été mis en place, bien que les procédures du cadre et du suivi des accords signés n’aient pas été respectés. Et ce rendez-vous n’a pas, lui non plus, été honoré. Maintenant, nous sommes censés nous rendre aux urnes le 23 décembre prochain, mais les éléments sur le terrain nous démontrent que cette promesse ne sera pas tenue. Par ailleurs, l’opposition rejette les machines à voter électroniques et le fichier électoral n’a pas été réalisé de manière fiable.

 

Quel bilan faites-vous de l’action de Joseph Kabila ?

C’est par lui que nous avons amorcé le processus de démocratisation et je regrette beaucoup que ce soit par lui également que nous en soyons sortis. Il est arrivé au pouvoir avec son père (Laurent-Désiré Kabila, ndlr) en 1997 à l’issue de la guerre qui opposait Kabila et Mobutu. Après la mort de Laurent-Désiré Kabila en 2001, il prend la relève et accepte le partenariat de la communauté internationale pour accompagner le pays jusqu’à sa réunification : il ne faut pas oublier que nous étions alors morcelés en plusieurs parties et que nous faisions face à de nombreuses rébellions armées. Les négociations ont permis l’établissement d’une feuille de route sur le plan politique et économique, et la mise en place des premières réformes se sont plutôt bien déroulées. Le pays commençait à se stabiliser et nous avons pu bénéficier d’appuis budgétaires grâce à une gestion un peu moins chaotiques des finances publiques. Nous sommes allés aux élections en 2006, au cours desquelles mon parti, le PALU, a soutenu la candidature de Joseph Kabila. Nous avons gagné ensemble, et même doublé le budget de l’Etat en un an, qui a franchi pour la première fois de l’histoire le seuil du milliard de dollars. Lorsque j’ai quitté le pouvoir en 2012, nous avions multiplié par quatre le budget de l’Etat. Je considère que les finances s’étaient considérablement assainies, les indicateurs étaient au vert, le pays avait obtenu l’annulation de la dette – elle est passé de 15 milliards à 6 milliards – ce qui nous permettait d’investir dans l’appareil productif et les infrastructures. Un partenariat a pu être noué avec la Chine pour un investissement de 6 milliards dollars, dont la moitié dans le secteur minier, mais n’étant plus au gouvernement, je ne sais pas comment ce qu’il est advenu précisément de ce projet… Le gouvernement qui a suivi a rompu avec le FMI et la Banque mondiale, ce qui est compliqué lorsque vous avez, comme en RDC, une économie « domaniale », qui consomme ce qu’elle ne produit pas et qui produit ce qu’elle ne consomme pas. Donc on a besoin d’avantage de devises que de monnaie nationale pour financer nos transactions avec le reste du monde et couvrir nos besoins. Ces devises, nous les obtenons grâce à la vente de nos matières premières, ce qui nous rend particulièrement vulnérable au contexte international. Joseph Kabila a menti au peuple en prétendant que l’économie congolaise était devenue « résiliente », en capacité de résister à tous les chocs exogènes. Dans les faits, le pouvoir d’achat des Congolais a été divisé par deux, le pays est en faillite.

Comment expliquer cette faillite ? Par la prédation du clan Kabila ou par son incompétence ?

Les deux, souvent, marchent ensemble. Comme trop souvent dans l’histoire de la République Démocratique du Congo, profitant de sa souveraineté monétaire, le gouvernement a fait un usage massif de la planche à billet pour dépenser un argent qui n’existait pas dans les caisses de l’Etat. La Banque Centrale est responsable d’une inflation qui grignote le pouvoir d’achat de la population, et la collecte d’impôt auprès du secteur minier s’avère bien inférieure – moins de 15% – au taux d’imposition prévu qui s’élève à 30%.

Quel a été l’impact de cette politique sur la situation sociale en RDC ?

La norme, pour un Congolais, c’est de vivre avec 1,5 dollar par jour. Nous sommes des « sous pauvres », la moyenne sur le continent africain étant comprise entre 4 et 6 dollars. 80% de la population vit dans la misère, 70% sont sans-emploi, soit 50 millions de personnes. Chaque année, il y a trois millions de nouvelles naissances, et deux millions de jeunes arrivent sur un marché de l’emploi complètement saturé. Le pays n’a pas de routes, pas d’infrastructures. 9% seulement des Congolais ont accès à l’électricité, le tiers de la moyenne africaine. La desserte en eau potable oscille autour de 28% alors 80% de notre espace géographique est occupé par des rivières. Les entreprises qui couvrent se secteur, et qui sont la propriété de l’Etat, sont en faillite. C’est un cercle vicieux : l’Etat lui-même ne paye pas ses factures d’eau ni d’électricité. Des provinces entières sont privées de réseau bancaire, et l’absence d’épargne signifie l’absence de crédits, et donc d’investissement. Dernier exemple : sur les 25.000 kilomètres de routes censées relier les provinces les unes avec les autres, seuls 5.000 sont réellement fonctionnels, les autres, c’est la forêt dense.

Vous êtes candidat à la présidence de la République, quand une partie de votre formation politique, le Palu, envisage une nouvelle alliance avec Joseph Kabila…

C’est vrai qu’il y a des divergences au sein du Palu, certains voudraient soutenir Joseph Kabila ou son successeur désigné, mais je ne suis pas de cet avis. Cette position est selon moi intenable car le peuple ne veut absolument pas d’un nouveau mandat de Kabila, par principe et à cause de son bilan catastrophique. Mais nous sommes un parti de masse, et la décision appartient à la masse. Quand celle-ci aura tranché, la situation sera clarifiée.

Quel programme politique allez-vous défendre pour rompre avec l’ère Kabila ?

Je considère que le Congo n’est pas un pays à développer mais à construire. Nous sommes un « non pays », un « non Etat ». Pour construire, il va d’abord falloir établir un diagnostic sur l’état réel du Congo. Nous avons l’avantage d’atteindre un PIB de 40 milliards de dollars, pour seulement 6 milliards de dettes, ce qui laisse une marge considérable pour financer les infrastructures que nous n’avons pas, et permettre à l’Etat congolais de se doter d’une armée, d’une police, d’un système judiciaire aujourd’hui inexistant, financer la santé, l’enseignement…

Votre pays a connu une guerre civile terrible, notamment dans les deux provinces du Kivu où sévissent encore de nombreux groupes armés. La situation sécuritaire s’améliore-t-elle, selon vous ?

Non, elle est catastrophique. Lorsque vous avez une jeunesse paupérisée et sans avenir, elle tombe facilement dans les bras de prédateurs. Mais dans le Kivu, la question profonde est celle de la terre, et l’Etat est en tension permanente avec les communautés locales. Les populations savent où commencent leurs terres, transmises par la tradition orale, et la faible pression démographique permettait aux gens de les gérer sans conflit. Les déplacements de population liées à la guerre, à la sécheresse, au changement climatique, provoque des flux migratoires considérables. Cela engendre des conflits incessants, en particulier sur cette question foncière. Seul un développement du Congo, de ses routes comme de son cadastre, permettra d’apaiser cette situation.

Auteur de l’article : ntambwe