Dr. J. Malonga Miatudila propose une thérapeutique de choc pour transformer le secteur sanitaire congolais

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Le secteur de la santé en République démocratique du Congo(RDC), tout comme d’autres secteurs, se trouve dans un état déplorable. C’est ce qu’affirme un ancien médecin- directeur de l’Hôpital général de référence de Kinshasa (ex Mama-yemo) en l’occurrence Dr. Jules Miatudila Malonga, un expert retraité de la Banque Mondiale qui fait le point sur le secteur sanitaire de la RDC avant de proposer une thérapeutique de choc pour sauver le secteur. Ci-dessous l’interview qu’il a accordée au Potentiel.Propos recueillis par Godefroid Ngamisata 

Q1. Vous êtes un ancien médecin-directeur de l’Hôpital Général de Référence de Kinshasa (ex-Mama Yemo). Quelle lecture faites-vous du secteur de la santé en RDC ?

Le secteur de la Santé de la RDC, tout comme ses autres secteurs, se trouve dans un état déplorable. Il suffit pour s’en rendre compte de consulter les données qui sont publiées par diverses institutions et même par le Gouvernement congolais. Par exemple, l’espérance de vie à la naissance est inférieure à 55 ans dans notre pays contre 80 pour les Japonais et 87 pour les Japonaises ; la mortalité maternelle reste effroyablement élevée en RDC dépassant même la moyenne africaine qui est de 510 décès maternels pour 100 000 naissances vivantes ; dans chaque groupe de 1000 enfants congolais de moins de 60 mois, plus de 100 décès sont enregistrés chaque année, contre 8 aux USA et 6 au Cuba.

Entre 1967 et 1975, certainement à l’époque où je figurais dans le staff de ce joyau qu’était l’Hôpital Mama Yemo, l’ensemble RDC – entendu comme Etat, Entreprises et Ménages – disposait des ressources financières internes qui pouvaient lui permettre de faire face à ces défis sectoriels. Depuis lors, une constellation de facteurs endogènes et exogènes sont venus mettre un terme à cette période de vaches grasses.

Q2. Comment la RDC peut-elle mériter un tel sort au moment où plusieurs spécialistes affirment que la RDC fût le berceau de la stratégie des équipes mobiles des Districts sanitaires et d’autres concepts à la base des soins de santé primaires ?

C’est un fait que la RDC est le berceau des deux stratégies auxquelles vous faites allusion, à celle relative aux équipes mobiles et celle portant création des Districts sanitaires. A cause de sa pertinence, le concept de District sanitaire, qui fut initié à Kisantu par la Fondation Médical de l’Université Louvain au Congo (FOMULAC), sera adopté en 1978 par la communauté mondiale et intégré dans la Déclaration d’Alma Ata.

Depuis la Table Ronde de Mbanza Ngungu de 1975, la politique nationale de la Santé de la RDC met l’accent sur les Soins de Santé Primaires et considère la Zone de Santé – le pays en compte actuellement 516 –comme l’unité opérationnelle de mise en œuvre de cette politique de développement sanitaire. Par ailleurs, l’article 47 de la constitution du pays consacre la santé comme un des droits fondamentaux du peuple congolais. Toutefois, du fait de la mauvaise gestion de ses mandataires, la RDC se trouve depuis 1980 dans une position où elle est de moins en moins capable de disposer des ressources humaines qui soient, à la fois, compétentes, équipées, motivées, en quantités suffisantes et adéquatement reparties entre les différents milieux de prestation. Par ailleurs, le pays connait un grand déficit en matière d’infrastructure et d’équipements. La très grande majorité de ses formations sanitaires sont vétustes, mal entretenues et inadéquatement équipées et les médicaments et autres consommables qui circulent dans le pays sont de qualité douteuse du fait de la porosité des frontières et de l’inefficacité des mécanismes d’inspection et de contrôle. Plus grave encore, même lorsque les soins de qualité sont disponibles, des barrières géographiques, financières et culturelles réduisent leur utilisation par la population.

Q3. Que diriez-vous de la création de la catégorie des Assistants médicaux qu’on attribue également à la RDC ?

La catégorie d’Assistant Médical est effectivement une autre création de la RDC. C’est en 1937 que le Congo Belge devint le premier pays à lancer le programme de formation des Assistants Médicaux Indigène (AMI).

La première école AMI ouvrit ses portes à Léopoldville (Kinshasa) en 1936 – dans l’actuelle Pavillon 26 de l’Hôpital Général de Kinshasa – et la deuxième, à la FOMULAC-Kisantu en 1937. Les candidats devaient être porteurs d’un diplôme d’études de quatre ans post-primaires et passer le test d’admission. La formation d’AMI comportait quatre années d’études théoriques suivies d’un stage pratique de deux ans dans des hôpitaux accrédités. Au terme de leur formation, les AMIs étaient capables de poser des actes médicaux complexes, tels que des césariennes, des appendicectomies, des hernioraphies et d’autres opérations chirurgicales. Malheureusement, ils étaient considérés comme simples ’’auxiliaires de l’administration coloniale’’ et ils ne pouvaient, en aucun cas, signer un papier : en l’absence du médecin blanc – lequel était toujours un Blanc- un autre Blanc assurait l’intérim, fût-il moins instruit. En 1959, le Congo Belge comptait 136 AMIs. Le 1er janvier 1959, tous ces auxiliaires indigènes furent finalement promus au grade d’agent sous-statut de l’Administration d’Afrique. La liste des promus inclut Alexis Balimaka, Georges Bazunga, Paul Bolya, Pierre Disu et Etienne Ngandu.

La formation de la catégorie des Assistants Médicaux fut malheureusement abolie en RDC en 1961 sur recommandation de l’OMS.

Aussi ironique et paradoxal que cela puisse paraitre, cette formation connait, depuis 1960, une grande expansion en dehors de la RDC. A l’heure actuelle, les Assistants médicaux sont formés et participent valablement à la prestation des soins dans plusieurs pays, y compris les USA (depuis 1961), la Chine (depuis 1965), le Canada (depuis 1984), l’Inde (depuis 1992), l’Australie (depuis 2011), le Royaume Uni, la Nouvelle Zélande, la Hollande, Israël, l’Arabie Saoudite, et la Malaysia. Il n’est pas trop tard pour bien faire. La RDC devrait, à mon avis, reprendre et diversifier la formation d’Assistants ou Techniciens Médicaux.

Q4. L’épidémie d’Ebola vient d’être maitrisée après avoir causé beaucoup de morts. Quelles dispositions faut-il prendre pour préserver les vies humaines dans les années à venir ?

Le 23 juillet 2018, la RDC avait annoncé la fin de sa neuvième épidémie d’Ebola, laquelle a causé une trentaine de décès. Pour prévenir les décès par la maladie à virus d’Ebola (MVE) dans les années à venir, il faudra élargir et renforcer deux groupes d’actions.

Le premier groupe devra porter sur la prévention de l’apparition de nouveaux cas et la deuxième, sur la prévention de la mort des individus infectés par le virus d’Ebola. Une bonne mise en œuvre de activités d’information et de communication, l’augmentation de la capacité nationale en vue du diagnostic rapide de la MVE, y compris par la distribution des tests de diagnostic rapide (TDR) de la MVE, ainsi que la vaccination des populations à risque peut aider à prévenir l’apparition de nouveaux cas. Concernant le second objectif – la réduction du risque de décès chez les personnes infectées par le virus Ebola -, il nous faudra doter notre pays de la capacité de fournir rapidement les zones attaquées en sérum anti-Ebola, en antiviraux spécifiques et en autres produits requis pour le traitement curatif de la MVE.

Certes, la MVE fait et fera parler d’elle, mais elle ne figure pas du tout parmi les vingt premières causes de décès ou de maladies en RDC.

L’ensemble des neuf épidémies de MVE, qui ont été enregistrées dans le pays entre 1976 et 2017 (soit une période de quarante-et-un an), a causé moins de 1000 décès (plus exactement 818) contre plus de 150 000 par an pour la malaria. A cote de cette dernière affection, laquelle est responsable de plus de 75% de nos décès, les autres maladies qui dominent notre profil épidémiologique comprennent la malnutrition chronique, l’hypertension artérielle, le diabète, les maladies diarrhéiques, les infections respiratoires aigües, la tuberculose et l’infection à VIH.

Par conséquent, si nous tenons vraiment à préserver un grand nombre de vies humaines dans les années à venir, il nous faut, le plus rapidement possible, renforcer la lutte – par des actions curatives, mais surtout préventives – contre les principales causes de mortalité et de mortalité dans notre pays et ce, sans jamais perdre de vue ceci : nous mourrons surtout à cause de l’ignorance et des comportements qui découlent de cette ignorance.