Kinshasa croit avoir vaincu la Belgique, mais…

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Entre Kinshasa et Bruxelles, c’est le « je t’aime, moi non plus ». Le pic a été atteint en février dernier avec la fermeture à Kinshasa de la Maison Schengen. Ce n’est pas le premier désamour. Mobutu en sait quelque chose, lui qui, en son temps, a recouru au fameux « contentieux belgo-congolais » pour taquiner l’ex-métropole. Inspiré, Joseph Kabila a repris le flambeau en affichant une fermeté comme jamais auparavant, croyant faire plier la Belgique. Or, dans ce qu’elle subit comme une humiliation, la puissance coloniale peut laver l’affront tant il est vrai que « La vengeance est un plat qui se mange froid ».

Par Le Potentiel

Puissance coloniale de la République démocratique du Congo, la Belgique suit de près la situation de crise politique qui sévit dans le pays, par le fait de la non-tenue d’élections en décembre 2016. Chaque fois qu’elle en a l’occasion, la Belgique ne manque pas de rappeler le gouvernement congolais à l’ordre pour sauver la démocratie. Pour la Belgique, il s’agit d’un devoir moral vis-à-vis de son ancienne colonie.

Ces remarques sont mal perçues par Kinshasa qui les juge parfois désobligeantes. A maintes reprises, les autorités congolaises n’ont pas hésité à remonter les bretelles à Bruxelles en l’accusant de s’immiscer dans ses affaires intérieures.

La brouille s’installe

Les deux capitales se détestent. Elles ne s’en cachent pas. Sans pour autant rompre officiellement leurs relations diplomatiques. En février dernier, les deux pays ont étalé au grand jour leur désaccord. La République démocratique du Congo a demandé la fermeture du  belge à Lubumbashi et la baisse de la fréquence des vols de la compagnie Brussels le consulat congolais d’Anvers. Usant du droit de réciprocité, Bruxelles a fermé.

Auparavant, Kinshasa avait ordonné la fermeture de la Maison Schengen, sorte de consulat européen géré par Bruxelles. En procédant ainsi, Kinshasa visait directement la Belgique.

« Pour des raisons indépendantes de notre volonté, le consulat (Ndlr : Lubumbashi) sera fermé à partir du 6 février 2018 pour une durée indéterminée », avait indiqué à ce propos l’ambassade de Belgique en RD Congo. Kinshasa avait parallèlement fermé son propre consulat à Anvers.

La brouille s’est aussi étendue à la desserte aérienne de Kinshasa par la compagnie Brussels Airlines, au départ de Bruxelles. « Le nombre des fréquences hebdomadaires allouées à votre compagnie Brussels Airlines est réduit de sept à quatre à partir du lundi 5 février 2018 », avait indiqué le directeur général de l’aviation civile congolaise, Jean Tshiumba Mpunga, dans un courrier adressé à la représentante de la compagnie aérienne à Kinshasa. Motivation : « faute de réciprocité dans l’exploitation des services aériens internationaux entre la RDC et le Royaume de Belgique ».

Entre la Belgique et la RDC, tout s’est détérioré lorsque Bruxelles a décidé en début de cette année  de mettre fin à sa coopération sur différents projets avec le gouvernement congolais, à cause d’inquiétudes concernant le respect des droits de l’homme et la sécurité dans le pays. Une subvention de 25 millions d’euros, consacrée à ces projets, a été retirée pour être allouée à des groupes d’aide humanitaire qui œuvrent au Congo.

« Nos relations sont évidemment compliquées parce qu’il y a une crise depuis 2016 au Congo. Normalement des élections auraient dû avoir lieu, en vertu de la Constitution, à la fin de 2016. (…) On sait que chaque fois qu’il y a une crise politique importante au Congo, cela complique les relations bilatérales avec la Belgique », avait déclaré à ce propos le chef de la diplomatie belge, Didier Reynders, réagissant à la répression sanglante, le 21 janvier 2018, de la marche des catholiques contre le maintien au pouvoir du président Joseph Kabila, qui a fait sept morts selon l’ONU.

Kinshasa n’avait pas apprécié et, sans tarder, le président a porté de l’eau au moulin, lors de sa dernière conférence de presse du 26 janvier 2018. « Il n’y a pas d’animosité avec la Belgique qui doit comprendre que la RDC n’est plus une colonie. Notre décision a été prise sans passion », avait-il argumenté.

La majorité au pouvoir jubile, mais…

Au sein de la majorité au pouvoir, on croit avoir assommé la Belgique. Ils sont de plus en plus nombreux à se féliciter de la voie de la fermeté choisie par Kinshasa.  Un cadre du FCC (Front commun pour le Congo), la nouvelle plateforme électorale de la majorité au pouvoir, ne s’est pas montré tendre vis-à-vis de la Belgique. Sous le sceau de l’anonymat, il a pris le temps de régler ses comptes à la Belgique

« La Belgique a commis une grave erreur de casting. La RDC est un pays souverain. La Belgique devrait savoir que ceux qui sont au pouvoir à Kinshasa ne vont pas tolérer qu’elle fasse allégrement ce qu’elle a fait à l’époque avec Mobutu. Les temps ont changé. Il y a une nouvelle classe de dirigeants congolais, décomplexés et qui n’hésitent pas à revendiquer leur droit lorsque les autres, à l’instar de la Belgique et bien d’autres, tentent de le méconnaitre », a déclaré sans broncher ce haut cadre du FCC. Et de poursuivre : « La Belgique a fait fausse route. Elle est aujourd’hui la grande perdante. Car, le 23 décembre 2018, il y aura élection et le président Kabila, qui n’a pas postulé, est sûr de faire gagner son dauphin, en la personne du camarade Ramazani Shadary. Lorsque sonnera le glas et qu’il y aura une passation démocratique du pouvoir à la tête de l’Etat en janvier 2019, la Belgique n’aura plus que ses yeux pour pleurer. En misant sur une opposition affaiblie, la Belgique a fait fausse route. Nous l’avons vaincue. C’est un roi nu ».

A Bruxelles, les autorités belges gardent encore leur souffle. Silence et bouche cousue. Mais, la grande activité diplomatique que vient de déployer en Afrique le vice-Premier ministre belge, Didier Reynders, en passant par le Congo/Brazzaville, l’Angola et l’Afrique du Sud, est une façon pour la Belgique de marquer sa présence autour de la RDC. Certes, la Belgique continue à ruminer tout ce que lui a fait subir la RDC ; elle n’a pas encore dit son dernier mot. Sans doute, prépare-t-elle une riposte. Foudroyante !

Dans une tribune parue en janvier 2018 sous le titre « Brouille entre Kinshasa et Bruxelles : Les mesures de rétorsion des Congolais sont totalement sans objet », son auteur, Jean-Cornelis Nlandu-Tsasa pense que, dans la bataille opposant les deux pays, Kinshasa part avec un sérieux handicap.

« Mobutu avait également engagé une longue épreuve de force avec les Belges depuis 1989. On en connaît le dénouement, au détriment de Kinshasa, malgré l’arrogance des Zaïrois  qui sont allés jusqu’à dépêcher à Bruxelles une délégation de haut rang composée de deux membres du Comité central du MPR, Mpinga Kasenda et Me Kamanda wa Kamanda, ainsi que du ministre Nimy Mayidika Ngimbi pour en découdre avec les Belges dans le désormais célèbre « débat de clarification », en 1989 », écrit-il.

Il rebondit alors en puisant dans les rapports tendus que Kinshasa entretient actuellement avec Bruxelles. « Avec cette nouvelle brouille inutile entre les deux capitales, Kinshasa vient une fois de plus de confirmer que l’unique leçon que les hommes retiennent de l’Histoire, c’est qu’ils ne retiennent aucune leçon du tout ».

Autant dire que la majorité au pouvoir ferait mieux d’intérioriser cette sagesse, avant de crier victoire vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale de la RDC. Mobutu est passé par là, avant de se rétracter, craignant le retour de la manivelle. Qu’en sera-t-il alors du président Kabila ?