Abbé Nshole: « Beaucoup reste à faire pour des élections démocratiques en RDC »

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L’abbé Donatien Nshole, secrétaire général de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), fait le point sur le processus électoral en cours en République démocratique du Congo (RDC). De passage à Genève le 18 septembre 2018, le prêtre a reconnu des avancées dans le respect de l’accord de la Saint-Sylvestre signé fin 2016. Il a participé, dans le cadre de la 39ème session des droits de l’homme de l’ONU, à une conférence organisée, entre autres, par l’œuvre d’entraide catholique Action de Carême et l’organisation non-gouvernementale Franciscans International. Il s’inquiète cependant de nombreux points à régler pour aboutir à des élections démocratiques, prévues le 23 décembre prochain.

 Sauf coup de théâtre, les élections vont se tenir le 23 décembre prochain. Le président sortant Joseph Kabila ne se représente pas. Considérez-vous que ce début de processus électoral soit un succès pour la CENCO?

C’est un grand point de l’accord de la Saint-Sylvestre (signé en décembre 2016, ndlr) qui a été respecté alors que d’autres ont subi des entorses. L’alternance démocratique est ce qu’il y a de plus important dans tout le processus que nous avons initié. Les grandes dates clés du calendrier électoral ont été respectées: l’enregistrement des candidatures, la publication des listes électorales. Il reste cependant beaucoup à faire pour atteindre l’objectif.

Un des points en suspens concerne la certification des machines de vote, très critiquées, que la conférence épiscopale a demandée il y a quelques mois. Qu’en est-il aujourd’hui?

Le manque de consensus autour de ces machines de vote est un sujet qui nous inquiète. Le rapport d’expertise a été publié le 17 septembre. Il faut laisser le temps aux états-majors politiques de le lire. Nous souhaitons que les parties prenantes se retrouvent autour de ces recommandations pour décider d’utiliser, ou non, ces machines le 23 décembre prochain. Sans consensus, la CENCO recommande le vote traditionnel.

Il y a également la question de la mise en place des bureaux de vote.

Nous sommes un pays d’une très grande superficie. Le gouvernement dit qu’il a les moyens de financer les élections et la logistique, sans faire appel à la communauté internationale. Cela nous étonne un peu, compte tenu du coût de l’acheminement et de la mise en place du matériel de vote qui est une tâche immense. Il ne reste plus que trois mois avant le scrutin. Par quelle magie le gouvernement va-t-il opérer sans l’aide de la communauté internationale? C’est inquiétant.

Le financement de ces élections est-il assuré?

La promesse est là. Le pouvoir a invoqué des problèmes de financement pour repousser les élections prévues fin 2016. Or, à la dernière minute on a assez d’argent au point de ne pas s’intéresser au financement extérieur? Etait-ce une question de financement ou de volonté politique? Il est ridicule qu’un pays riche comme le Congo ne puisse pas disposer d’argent pour organiser les élections dans les délais imposés par la Constitution. Cela ne s’improvise pas, cela se budgétise. Nous nous trouvons face à une manière de faire qui nous surprend un peu. Tant mieux si l’on y parvient.

Le pays connaît toujours des entraves à la liberté d’expression, notamment celle de manifester.

Nous nous trouvons devant une violation grave des droits fondamentaux de la liberté d’expression. L’autorisation de manifester est assimilée à un cadeau que l’on peut donner à qui l’on veut, quand on veut et non à un droit. Dans un contexte électoral, c’est grave. C’est le moment où les gens doivent s’exprimer librement. Des mesures restrictives peuvent facilement déboucher sur la violence. On l’a vécu d’ailleurs. 

Cherche-t-on à faire taire l’Eglise en réprimant ces manifestations?

Chaque fois que nous avons pris la parole pour rappeler la nécessité de la bonne gouvernance et pour dénoncer le comportement irresponsable des gouvernants, l’Eglise a été victime d’une campagne de diabolisation dans les médias. Le Comité laïc de coordination (CLC, une association reconnue et encouragée par l’Eglise mais ne faisant pas partie de la CENCO, ndlr) a organisé des manifestations. En lançant les gaz lacrymogènes dans les églises, en frappant les prêtres, c’est l’Eglise qu’on vise. Ces manifestations étaient pourtant encadrées par des prêtres.

En avril 2015, la CENCO a décidé de former 30.000 observateurs en vue du scrutin. Les Etats-Unis avaient en partie financé cette formation. La CENCO avait annoncé qu’elle complèterait le financement de cette formation. Où en est le projet?

Le projet concerne maintenant 40.000 personnes et va être réalisé. En fait, nous sommes en pourparlers avec le Centre Carter, aux Etats-Unis pour la formation, et avec l’Union européenne, l’Allemagne, la Suisse et d’autres pays, pour le financement. Cette formation est fondamentale pour la paix après les élections. Etant donné que n’aurons pas d’observateurs extérieurs, ce qui serait une bonne chose pour garantir la crédibilité des élections, le travail de la CENCO aura une grande importance. Nous nous y sommes très bien préparés.

 Vous aviez déployé des observateurs en 2011 et les résultats du vote, entachés de fraudes, avaient été contestés.

Nous avions moins d’observateurs en 2011, ils n’étaient pas aussi bien formés, et nous n’avions pas pu couvrir tous les bureaux de vote. Cette année, nous comptons être présents dans tous les bureaux de vote avec deux observateurs dans chaque centre. Ce qui nous permettra d’avoir, dans un délai assez court, une idée des résultats que la CENI va publier.

La CENCO s’est beaucoup engagée pour le dialogue politique national et pour ces élections. Le bon déroulement du scrutin est un gage de crédibilité pour l’Eglise?

Bien sûr! Si on avance vers un état démocratique, cela ne peut que réjouir l’Eglise qui se retrouvera dans cette victoire. C’est en effet tout le sens du combat de la CENCO: accompagner le peuple congolais à consolider la démocratie. Les évêques sont convaincus que le développement de ce pays n’adviendra que dans un état démocratique. Dans le cas contraire, ceux qui sont au pouvoir croiront qu’avec leur argent, leur trafic d’influence au niveau international, ils vont rester en place pour accumuler l’argent et corrompre plutôt que développer le pays.

L’Eglise a-t-elle un candidat?

L’Eglise n’a pas de candidat. Peu importe celui qui est élu, catholique, protestant, musulman ou laïc. Pourvu qu’il soit élu démocratiquement et qu’il conduise le pays de façon démocratique pour le bien-être des Congolais. Nous serons là pour veiller. Notre mission de pasteur est d’être là comme des sentinelles.

Ce n’est pas nouveau, sous le règne de Mobutu déjà, l’Eglise a dû se battre.

Il est bon de le souligner. Certains croient encore que l’Eglise en veut personnellement au président Kabila. Il faut relire l’histoire pour comprendre que l’Eglise a été dans son rôle. Je ne cesse de dire aux opposants qui nous félicitent parce que nos prises de position rejoignent leurs intérêts: détrompez-vous. Demain au pouvoir, d’une certaine manière, vous nous aurez sur votre dos.

Un autre facteur pourrait perturber le bon déroulement des élections: la situation dans le Nord-Kivu, livré à la violence des milices et où le virus Ebola a fait son apparition.

Oui, l’insécurité nous préoccupe beaucoup en général et particulièrement dans le Sud-Kivu, où l’on voit l’émergence de groupes armés, et dans le Nord-Kivu, où la situation est pourtant connue depuis longtemps. Cette situation contraste avec la militarisation de la région dont nous sommes témoins depuis un certain temps. Malgré cette présence des forces de l’ordre, dont il faut reconnaître l’efficacité à certains endroits, ces groupes armés continuent à sévir.

 Bon nombre de religieux sont morts.

Nous avons perdu beaucoup de religieux dans le nord sans qu’il y ait eu d’enquêtes sérieuses. Nous nous demandons comment la situation va évoluer. Je me demande s’il n’y a pas une main noire là-derrière, interne ou externe au pays, qui pourrait tirer les ficelles pour empêcher le vote dans la région. C’est une de nos préoccupations.

 Vous pensez qu’il y a une volonté de déstabiliser le pays?

Le 16 septembre, le long du lac Albert (où passe la frontière avec l’Ouganda, ndlr), des groupes armés ont attaqué quatre localités, faisant 12 morts. D’où viennent-ils? Les médias n’en parlent assez. Si de tels événements se multiplient le jour du scrutin, ce sera la panique et les gens n’iront pas voter. Il faudra sur-militariser ces endroits où les groupes armés sont signalés.

Quelle est la situation dans la province du Kasaï?

Les tensions au Kasaï, comme en Ituri, se sont apaisées par rapport aux problèmes que l’on a eus avec la milice Kamuina Nsapu. Il y a eu beaucoup de déplacés. La situation humanitaire reste encore dramatique. Au Kasaï, ceux qui ont pu rentrer chez eux doivent tout rebâtir. Leurs maisons ont été détruites. En Ituri, environ 6.000 personnes se trouvent dans les camps de déplacés et vivent dans des conditions humanitaires très difficiles.

Cette situation peut-elle avoir un impact sur le scrutin?

Bien sûr. La CENI n’a pas prévu d’installer de bureau de vote dans les camps de réfugiés. Les bureaux de vote seront installés selon les secteurs administratifs ordinaires.

Bernard Hallet (www.cath.ch)