Non monsieur le président, Gabriel Kyungu n’est pas un héros !

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En marge de la visite des notables du Grand Katanga auprès du nouveau président à la Cité de l’OUA, vendredi 8 mars 2019, le président Félix Tshisekedi a rendu un vibrant hommage à Gabriel Kyungu qui conduisait la délégation en ces termes : « Baba Kyungu mon papa, Baba Kyungu mon héros ». Un bout de phrase apparemment anodin, mais pourtant, lourd de sens pour ceux qui connaissent les méandres de l’histoire du Zaïre dénommé République démocratique du Congo (RDC) en 1997.

Qu’il soit traité de « papa » par le nouveau président, cela se comprend aisément au regard de l’histoire croisée d’Étienne Tshisekedi (père biologique de Félix Tshisekedi) et d’Oliveira Gabriel Kyungu qui, en novembre 1980, figurèrent tous deux sur la liste de treize parlementaires signataires de la Lettre réclamant la Démocratie, adressée au Maréchal Mobutu Sese Seko, alors président du. Zaïre, et qui sera à la base de la naissance de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), actuel parti au pouvoir .

Le nouveau président a eu à fréquenter dès son bas-âge cet ancien compagnon de lutte de son père et c’est donc de son droit de l’appeler par ce terme affectueux de « papa ».

Mais de grâce ! Ne trainez surtout pas dans la boue le terme si noble de « héros » qui, selon l’étymologie grecque, serait synonyme d’un demi-dieu à l’image d’Hercule ou d’Achille. Ou encore dans l’acception moderne, s’assimilerait à une personne qui se serait distinguée par son courage extraordinaire, par ses exploits dans les faits d’arme ou par son dévouement total ou sa grandeur d’âme exceptionnelle dans sa politique de défense des intérêts vitaux de son pays.

La petite histoire de notre pays démontre tout le contraire dans l’agir de Sieur Oliveira Gabriel Kyungu wa Kumwanza. Aucun congolais n’est prêt à oublier le rôle majeur joué par ce politicien au crépuscule du régime Mobutu dans les années quatre-vingt-dix.

De nombreux documents attestent combien lui, comme gouverneur du Shaba et Nguz Karl-I-Bond comme premier ministre ont été les maitres-d’œuvre de l’épuration ethnique contre les ressortissants kassaiens habitant le Shaba de l’époque.

Emmanuel Kabongo Malu dans son ouvrage « Épurations ethniques en RD Congo : 1990-1995 La question luba- Kassai » fait état de nombreux faits qui se sont produits au Sud-Est du Zaïre et qu’il qualifie d’épuration ethnique. Il précise pour ce faire : « Sans nul doute, ce qui s’est passé au Katanga, cinq ans durant, est une véritable épuration ethnique visant le peuple Luba du Kasaï, avec intentions malveillantes de confinement territorial ».

Dans le documentaire intitulé « Mémoire : les massacres des kassaiens au Katanga 1992 », le journaliste reporter essaie de relater avec des mots justes, le douloureux récit de « la nuit des longs couteaux » que Kibassa Maliba, le président de l’UDPS d’alors qualifiait ni plus ni moins d’une chronique d’une épuration longuement préparée.

Dans son Message adressé le 28 septembre 1994 aux kassaiens refoulés, Kibassa dénonçait en ces termes musclés : « l’épuration ethnique a été l’œuvre du dictateur Mobutu ainsi que de deux hommes de main, tous sanguinaires, originaires du Katanga ».

C’est donc à cause de la volonté politique des responsables locaux et des discours sectaires et xénophobes de Gabriel Kyungu que le Katanga était devenu le théâtre des violences innommables et que 700.000 kassaiens jetés en pâture à la jeunesse droguée et fanatisée de la jeunesse de l’Uferi (JUFERI) seront obligés de fuir vers le Kassai pour sauver leur vie.

Antoine Tshitungu Kongolo dans son article publié dans le Monde Diplomatique « Des centaines de milliers d’indésirables au Katanga 1994 », décrit le sort atroce subi par des congolais ressortissants du Kassai. « Les déportés ¬ « refoulés », selon la terminologie en usage, d’abord regroupés dans des écoles, étaient dirigés vers les gares où des foules hagardes et hébétées prenaient d’assaut les trains censés les ramener vers de problématiques terres ancestrales ».

Outre ceux dont les gorges seront tranchées avec des longs couteaux la nuit tombante, beaucoup périront au cours de ce voyage de retour à la terre de leurs aïeux, pour des familles d’origine que beaucoup auront du mal à retrouver, vu la durée séculaire de leur séjour dans le Katanga.

Zaïre-Info qui fut la publication de l’opposition démocratique, éditée en Belgique, publiait dans un numéro Spécial Shaba, le 21 août 1993, les statistiques de mortalité infantile à la gare de Likasi, un des points de concentration des « refoulés »: du 10 au 30 octobre 1992, 55 décès d’enfants; du 1er au 28 novembre, 188; du 9 au 31 décembre, 158; du 2 au 14 janvier 1993, 41. Dans le même temps, 51 décès d’adultes ont été dénombrés.

Le célèbre journaliste Sennen Andriamirado affirmait dans le numéro de Jeune Afrique, du 25 février 1993, que tous les non-Katangais de souche étaient appelés des bilulu (insectes) à chasser ou à tuer.

Selon certains tracts, les Balubakat (Balubas du Katanga) seraient « menteurs, superstitieux, méprisants, spécialistes de la traîtrise ». Le gouverneur de la province, lui-même, les traite publiquement de « colons, qui n’ont jamais vu que leurs propres intérêts, et qui doivent partir ».

Lorsqu’à la fin de son speech, le président Félix Tshisekedi demandait, vendredi dernier à Gabriel Kyungu et à la délégation que ce dernier conduisait, de l’aider à accomplir sa mission de RÉCONCILIER les congolais, il ne pouvait pas perdre de vue que l’interlocuteur en face de lui se définit historiquement comme le deuxième congolais qui, après Moise Tshombé en 1960, aura poussé l’outrecuidance de déclarer l’autonomie du Shaba au cours d’un rassemblement tenu en décembre 1993. Et que deux ans plus tard, en 1995, avec l’appui de l’UFERI, c’est le même Kyungu qui fera pression sur Kinshasa en menaçant le pouvoir central de conserver les taxes régionales dans la province et déclarer l’indépendance du Shaba si le calendrier électoral n’était pas respecté (Cfr New African juillet-aout 1995, n°32).

Je m’inscris en faux contre la recommandation du nouveau président : « Il faut oublier et faire face à l’avenir » avec laquelle il a clôturé vendredi son adresse. Je pense pour ma part, qu’aucun pays au monde ne peut se construire sur base de l’impunité et sur l’oubli volontaire des crimes commis par ceux-là même qui président encore aux destinées de l’État.

Encore plus, lorsqu’il s’agit de ce monsieur qui se veut un sécessionniste récidiviste. Fatshi a-t-il déjà oublié que plus récemment encore, au mois de juin 2011, la Fédération internationale de défense de droits de l’homme (FIDH) et d’autres organisations de droits de l’Homme avaient publié un communiqué dénonçant les propos xénophobes et d’incitations à la haine tenus par le même Gabriel Kyungu Wa Kumwanza, alors président de l’Assemblée provinciale du Katanga, contre les ressortissants non originaires de la province du Katanga, visant particulièrement les kassaiens.

Aux nombreux cris et appels de l’ASSORE (Action en faveur des enfants orphelins et veuves des Refoulés au Kassai Oriental et Occidental), tous les présidents qui se sont succédé au Palais de la Nation sont restés sourds sinon autistes. Pire, aucun jugement n’a été appliqué à l’encontre de ces crimes contre l’Humanité mis à l’actif de ce leader politique qualifié faussement de « HÉROS » par la plus grande autorité de l’État congolais. Aucun dédommagement, aucune réinsertion socioprofessionnelle ni aucune assistance sociale réservée aux victimes de cet exode forcé des filles et fils congolais à l’intérieur de leur propre pays d’origine et d’appartenance.

Le sang des victimes innocentes kassaiennes tuées ou ayant perdu de nombreux biens matériels crie réparation et le nouveau président en exercice ne peut déroger à cette responsabilité en vue de rétablir la justice sur cette page sombre de l’histoire de la RD Congo…

Géopolique de la violence et de la paix en Afrique.