Rencontre Bédié-Gbagbo : Un règlement de compte dangereux pour Ouattara

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Les ivoiriens se préparent, avec une certaine peur, au rendez-vous tant attendu pour les démocraties : élire un président la République. Cette échéance qui aura lieu l’année prochaine, est partie pour ne pas être une partie de plaisir pour le Président sortant et ses alliés.

Les tractations en vue de la présidentielle de 2020 en Côte d’Ivoire battent leur plein. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le jeu politique en cours risque de nous réserver de grosses surprises. Les alliances qui se dégagent n’augurent rien de bon, et il faut redouter que le pays de feu Félix Houphouët Boigny replonge dans le syndrome post 2002.

En effet, la rencontre à Bruxelles entre les anciens Présidents, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié, est très claire. C’est  tout sauf Ouattara qui se dégage. Et cette rencontre est en passe de rebattre complètement les cartes. Un mauvais signe pour l’ancien haut fonctionnaire du Fonds monétaire international. Surtout qu’il a aussi la prouesse peu enviable de se séparer de l’ancien chef de guerre Guillaume Soro, qui lui a offert le trône présidentiel sur un plateau de diamant.

Improbable il y a encore quelques mois, quand le leader du Front populaire ivoirien (FPI) était encore détenu par la Cour pénal internationale (CPI), les évènements ont connu un retournement à 180°. Tout ceci, favorisé par l’acquittement de Gbagbo et Charles Blé Coudé. Cette évolution politique en Côte d’Ivoire confirme une caricature bien sénégalaise de la politique selon laquelle, elle ne tombe pas enceinte, elle accouche.

Ouattara n’a pas retenu la leçon des années 90

Ce rebondissement que les tenants du pouvoir à Abidjan n’avaient pas prévu, même s’ils le redoutaient, fait vibrer leurs oreilles. L’acquittement de Gbagbo est tombé au pire moment pour Ouattara. Parce que même si depuis l’ouverture du procès, tous les faisceaux indiquaient que celui-ci ne pouvait aboutir que sur un acquittement, tellement les accusations de la Procureur Fatoumata Bensouda étaient bancales, le rapprochement aussi spectaculaire entre les deux barrons de la politique ivoirienne a laissé les membres du RHDP sans voix.

Ce procès qui est un fiasco pour la CPI et une honte pour l’Afrique, est aussi une guillotine pour le régime du Président Alassane Ouattara. S’il savait que l’histoire allait se terminer ainsi, il n’allait certainement pas envoyer Gbagbo aux Pays-Bas, siège de la CPI. Il allait le garder et lui infliger, avec l’œil complice de magistrats, le même sort qu’il a réservé à Simone Gbagbo.

Aujourd’hui, avec la recomposition politique en cours, le Palais présidentiel est en train de trembler. Ouattara croyait qu’il pouvait rouler Bédié dans la farine, sans que celui-ci ne pipe mot. Mais il avait sous-estimé ce vieux routier de la politique ivoirienne et africaine. Pourtant, il le connait très bien pour avoir essayé de se jauger à lui dans les années 90 pour la succession de Félix Houphouët Boigny, et il a mordu la poussière. Mais apparemment, il n’a pas retenu la leçon.

Une amnésie suicidaire

Il n’a pas aussi compris qu’un engagement politique, même s’il n’est pas écrit, doit être respecté. C’est ce qu’on appelle la parole donnée. Vouloir faire le forcing pour faire un 3ème mandat ou imposer la candidature d’Amadou Gon Coulibaly, issu de sa formation politique, alors qu’il avait pris l’engagement  de soutenir une candidature issue du PDCI en 2020, est tout simplement immoral.

Cette obsession à vouloir coûte-que-coûte maintenir sa formation politique au pouvoir, quitte à saper la stabilité encore fragile du pays, renseigne sur le niveau de bassesse du Président Ouattara. Il fait semblant d’ignorer que ce fauteuil qu’il occupe a été acquis au prix fort du sang des Ivoiriens. Sa relative amnésie doit inquiéter ses compatriotes et ses parrains et partenaires occidentaux. Il faut l’appeler à la raison avant qu’il ne soit trop tard.

Il ne faut pas attendre que la case brûle pour jouer aux sapeurs-pompiers. C’est maintenant qu’il faut exercer une pression forte sur lui, pour qu’il renonce à son projet funeste. Car, il y va de la stabilité du pays, et au-delà, de la sous-région. La France et les Nations-Unies qui l’avaient soutenu doivent lui dire stop, pour qu’il se retire dignement.

Ce front commun qui se dégage contre le locataire du Palais doit l’empêcher de dormir. Parce que nous assistons à un prolongement d’une lutte vielle de plus de 30 ans entre les trois acteurs. Et au gré du temps et des humours des hommes, les alliances se sont faites et défaites. Et cette dernière en gestation a des allures de règlement de compte.

François MENDY, Correspondant à Paris