A propos des crimes de guerre en RDC – Denis Mukwege : « L’heure n’est plus à l’attente mais à l’action « 

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Un colloque s’est tenu, lundi 2 décembre, à Paris, à l’ Assemblée nationale française pour étudier les voies et moyens de donner des suites au rapport « Mapping » qui avait répertorié 617 crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis de 1993 à 2003 en RDC. Dans une communication écrite du docteur Denis Mukwege – absent pour des raisons privées -, et lue par le lanceur d’alerte, Jean-Jacques Lumumba, le prix Nobel de la paix 2018 évoque les attentes des Congolais à ce document.

Presque tous les ans, le Parlement français accueille une rencontre concernant les violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 sur le territoire de la RDC. Ces crimes commis pour l’essentiel par les armées étrangères et leurs alliés congolais ont fait l’objet d’un rapport dénommé « Mapping » publié en août 2010. A ce jour, aucune suite n’ a été donnée à ce rapport.
Pour le docteur Denis Mukwege, qui a voulu et soutenu la tenue de ce colloque organisé par l’Institut francophone pour la justice et la démocratie (IFJD), il est temps de sortir le rapport « Mapping » du placard.
Son appel lancé lors de la réception de son prix Nobel aurait changé la donne. C’est ce qu’estime Luc Henkinbrant, enquêteur des droits de l’ homme pour l’ONU entre 2001 et 2011, et l’un des initiateurs de ce rapport.

 » Un certain nombre des personnes, auteures des crimes, aujourd’hui exercent encore à un très haut niveau de responsabilité. Les noms sortent de plus en plus sur les réseaux sociaux, dans les groupes whatsApp… », a-t-il affirmé , devant un public nombreux et attentif à cette journée d’un niveau intellectuel très exigeant.

VICTIMES TOMBÉES DANS L ‘OUBLI

Le docteur Denis Mukwege est convaincu qu’  » il n y aura pas de paix sans la justice en RDC et dans la région des Grands Lacs « .
Dans sa communication, il rappelait qu’il avait perdu dans son hôpital de Lemera -Hôpital où il a commencé sa profession de gynécologue obstétricien- trente de ses patients et membres de son personnel soignant, sauvagement assassinés le 6 octobre 1996, et tombés dans l’oubli. Et les membres de certaines familles sont incapables de faire leur travail de deuil.

 » Vingt ans après, aucune plaque commémorative n ‘a été érigée, pas même une simple croix pour signaler la fosse commune où les restes humains de mes patients et de mes collègues reposent- probablement pas en paix- sur le flanc de l’hôpital , a-t-il indiqué « .

Et la population , terrorisée, est face à une situation intenable: elle continue de vivre dans la peur .

 » Docteur, on ne peut pas parler , le Commandant de l’armée en poste ici, était l’un des auteurs du massacre à l’hôpital il y a 20 ans. Si nous parlons, il nous tuera« , lui a confié un infirmier de l’hôpital.
 » On ne construira pas la paix avec des bourreaux en uniforme qui intimident chaque jour les victimes(…) Il faut poursuivre et juger les auteurs des crimes les plus graves. Ils sont listés dans le rapport Mapping mais la liste des auteurs présumés a été expurgée du rapport à la demande et sous la pression de certains États impliqués dans ces crimes « , a dit le médecin-gynécologue.

ASSAINIR LES INSTITUTIONS

Après vingt ans de présence de la plus grande mission de maintien de la paix des Nations Unies (Monusco), la stabilité n’est toujours pas assurée, les initiatives de paix sont bloquées, les massacres continuent dans l’impunité à l’Est de la RDC. Selon le docteur Denis Mukwege , la raison est simple :  » les criminels sont protégés au plus haut niveau de l’Etat et haut plus haut niveau de la hiérarchie de nos forces de sécurité et de défense « .

C’est pourquoi, il propose une profonde réforme du secteur de la sécurité, un « prérequis indispensable à tout effort visant à apporter la paix et la stabilité ».

Cette réforme devra inclure non seulement la police, l’armée et les services de renseignements mais aussi le secteur de la justice. Cet assainissement est indispensable pour assurer la protection des personnes, des biens et du territoire, et la sécurité tant physique que juridique, a-t-il indiqué.

Il déplore que toutes les tentatives de la communauté internationale visant à réformer le secteur de la sécurité ont échoué. Selon le docteur Denis Mukwege ,  » les autorités congolaises ont systématiquement fait preuve de mauvaise foi pour maintenir le chaos organisé et leurs privilèges. » Il cite notamment l’ Accord -cadre d’Addis Abeba pour la paix, la sécurité et la coopération pour la RDC et la région signé le 24 février 2013.

En effet, depuis vingt ans, la justice a été sacrifiée sur l’autel d’une paix qui n’est toujours pas arrivée. L’impunité est devenue la norme : ceux qui sont censés protéger la population et le territoire , l’armée, la police, les services de renseignement, constituent en réalité une source de menace pour la population et pour le pays, et sont des acteurs du chaos organisé pour piller les ressources minières et naturelles de l’Est de la RDC.

Dans cet esprit, comment le débat national actuel autour de la question de l’amnistie de membres du M23 peut-il exister ?
Pour le prix Nobel de la paix 2018, le temps est donc venu de briser le cycle de l’impunité qui gangrène tous les efforts de consolidation de la paix et de la société, l’absence de punition étant bien évidemment dévastatrice tant sur le plan psychologique que moral.  » L’heure n’est plus à l’attente mais à l’action « , a-t-il déclaré.

UN TPI POUR LE CONGO

En l’absence de volonté et de capacité de la justice congolaise, le rapport « Mapping » préconise l’établissement d’un Tribunal Pénal International et/ou de chambres spécialisées mixtes. Le docteur Denis Mukwege appelle donc à la mise en œuvre de cette recommandation et pense que la compétence d’une telle juridiction ne devra pas se limier aux crimes de 1993 à 2003 mais devrait s’étendre jusqu’à aujourd’hui.

De plus, il exhorte les chefs d’Etats du monde entier à arrêter d’accueillir des criminels sur des tapis rouges, et à mettre en œuvre des lois de compétence universelle, afin de juger ou d’extrader tous les auteurs de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de crimes de génocide.

Face aux exactions massives du passé commises en RDC, il faudra aussi affronter notre passé, dire la vérité et établir les responsabilités des acteurs étatiques et non étatiques pour éviter la répétition de nouveaux conflits et contribuer à la réconciliation, au sein du pays et dans la région.

Pour ce faire , il appelle à l’instauration d’un mécanisme non judiciaire d’établissement des faits, sous la forme d’une Commission de la vérité, pour déterminer les responsabilités institutionnelles, politiques, militaires de tous les acteurs impliqués dans la commission des crimes de masse en RDC depuis vingt-cinq ans, y compris les multinationales.

 » Tout est question de volonté politique « , a-t-il dit dans sa communication. A cet effet, il appelle les autorités congolaises à  » mobiliser des ressources et à initier des programmes et des projets de réparation, individuels et collectifs, matériels et symboliques, en vue de contribuer à la réhabilitation des communautés affectées par la violence, faciliter leur réinsertion dans la société et promouvoir la réconciliation« .

 » Le gouvernement actuel à Kinshasa doit se forger une légitimité et prouver qu’il peut apporter le changement. Nous l’invitons donc à gagner cette légitimité en accompagnant le pays et les générations futures sur le chemin de la paix; ce chemin existe et il passera par la justice, la vérité, des réparations et des réformes ambitieuses et profondes « , a conclu le prix Nobel de la paix 2018.

Robert Kongo, correspondant en France

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